Si vous marchez dans une rue de Provence pendant les fêtes d’été, ou que vous passez devant un café à Montmartre un dimanche après-midi, vous entendrez probablement une mélodie familière : un accordéon qui chante, qui rit, qui pleure parfois. Ce n’est pas un hasard. Depuis plus d’un siècle, l’accordéon est l’instrument préféré des Français pour exprimer leur musique populaire. Pas seulement parce qu’il est facile à transporter, mais parce qu’il porte en lui l’âme des campagnes, des bals populaires, des mariages et des fêtes de village.
Un instrument né ailleurs, adopté par la France
L’accordéon n’est pas né en France. Il a été breveté à Berlin en 1829 par Cyrill Demian, un inventeur autrichien. Mais c’est en France, dans les années 1850, qu’il a trouvé sa véritable maison. Les ouvriers et les paysans l’ont adopté comme un outil de joie et de résistance. Dans les campagnes du Sud-Ouest, du Massif Central et de la Bretagne, il a remplacé les instruments plus lourds ou plus rares. Pas besoin de musiciens professionnels : un seul homme avec un accordéon pouvait animer une fête entière.
Il est devenu l’outil idéal pour les bals musettes, ces soirées populaires des années 1900 à 1950, où les ouvriers parisiens venaient danser après leur journée de travail. Les maîtres accordéonistes comme Musette et Joseph Colombo ont fait de cet instrument un symbole national. Le son de l’accordéon, avec ses bourdons et ses notes vibrantes, a su imiter les chants des paysans, les cris des marchands ambulants, les pas des danses traditionnelles comme la bourrée ou la mazurka.
Pourquoi l’accordéon, et pas le violon ou la flûte ?
Beaucoup d’instruments traditionnels existent en France : le vielle à roue en Auvergne, la cornemuse en Bretagne, le hurdy-gurdy en Bourgogne. Pourtant, aucun n’a atteint la même popularité. Pourquoi ?
- L’accordéon est polyvalent : il peut jouer des mélodies, des accords, et des basses en même temps. Un seul instrument, une orchestre complet.
- Il est portable : pas besoin de deux personnes pour le transporter. Un sac, et c’est parti.
- Il est robuste : il résiste aux intempéries, aux chocs, aux soirées sous la pluie.
- Il est accessible : pas besoin d’années d’étude pour jouer les premières mélodies. Un débutant peut jouer une valse après quelques semaines.
Contrairement au violon, qui demande une technique fine et un apprentissage long, l’accordéon donne un retour immédiat. C’est un instrument de joie, pas de prestige. Il n’a pas besoin de salle de concert. Il se joue dans les rues, les fermes, les salles des fêtes. Et c’est précisément ce qui l’a rendu populaire.
Les régions où l’accordéon règne en maître
Si vous voulez comprendre l’importance de l’accordéon en France, regardez où il est le plus présent.
- Paris et l’Île-de-France : le berceau du bal musette. Les quartiers de Belleville et de Ménilmontant ont vu naître les premiers orchestres d’accordéonistes.
- Le Sud-Ouest : dans les Landes, le Gers et le Tarn-et-Garonne, l’accordéon est le roi des fêtes de village. Il accompagne les danses comme la bourrée et le farandole.
- La Bretagne : même si la bombarde et la biniou dominent, l’accordéon est devenu un partenaire indispensable pour les danses en ligne.
- Le Massif Central : ici, il se mêle à la vielle à roue pour créer des sons uniques, souvent plus sombres, plus profonds.
- La Corse : bien que moins courant, l’accordéon a été intégré aux chants polyphoniques pour les fêtes religieuses.
En 2024, l’Institut national de l’audiovisuel a recensé plus de 12 000 élèves d’accordéon en France, dont 70 % ont moins de 18 ans. Ce n’est pas un instrument de vieux. C’est un instrument vivant.
Les grands noms de l’accordéon français
Plusieurs musiciens ont fait de l’accordéon un art. Ils ont transformé un simple instrument de fête en une forme d’expression artistique.
- Yves Montand : bien qu’interprète, il a popularisé l’accordéon dans les films et les chansons populaires des années 1950.
- André Verchuren : virtuose du musette, il a enregistré plus de 200 disques et a formé des générations de musiciens.
- Richard Galliano : il a réinventé l’accordéon en le mariant au jazz. Son album Neapolitan Nights a conquis le monde.
- Didier Lockwood : violoniste, mais il a intégré l’accordéon dans ses compositions pour montrer sa richesse harmonique.
En 2023, le Festival International de l’Accordéon à Tulle a attiré plus de 30 000 spectateurs. Des enfants de 7 ans jouent sur scène aux côtés de musiciens de 80 ans. C’est une transmission vivante.
Les autres instruments folkloriques : une concurrence silencieuse
La France a une riche diversité d’instruments traditionnels. Mais aucun n’a la même empreinte culturelle.
| Instrument | Région principale | Nombre de joueurs actifs (estimé) | Accessibilité |
|---|---|---|---|
| Accordéon | France entière | 120 000+ | Très facile |
| Vielle à roue | Auvergne, Limousin | 8 000 | Difficile |
| Bombarde | Bretagne | 5 000 | Moyenne |
| Hurdy-gurdy | Bourgogne, Auvergne | 3 000 | Très difficile |
| Cornemuse | Bretagne, Pyrénées | 6 000 | Moyenne |
La vielle à roue, par exemple, est magnifique. Mais elle pèse plus de 5 kilos. Elle nécessite deux mains pour jouer et une troisième pour faire tourner la roue. C’est un instrument de spécialiste. L’accordéon, lui, est pour tous.
Un instrument qui résiste au temps
On a dit que l’accordéon allait disparaître avec les disques, les radios, puis les smartphones. Mais il a résisté. Pourquoi ? Parce qu’il est humain. Il ne se contente pas de reproduire une mélodie. Il respire. Il tremble. Il transmet l’émotion.
Les jeunes générations le redécouvrent. Des groupes comme Les Ramoneurs de Menhirs ou Les Ogres de Barback l’intègrent dans des sons modernes. Des écoles de musique le proposent dans leurs cursus. Des festivals comme Les Transmusicales de Rennes l’accueillent en ouverture.
En 2025, la France produit encore plus de 50 000 accordéons par an. La majorité sont fabriqués à Saint-Chamond, dans la Loire, où la maison Bayan et Hohner ont des ateliers depuis 1902. Chaque instrument est assemblé à la main. Pas de robot. Pas de plastique. Juste du bois, du métal, et des doigts qui savent.
Et si vous vouliez essayer ?
Vous n’avez pas besoin d’être musicien pour commencer. Un petit accordéon diatonique, de 12 basses, coûte environ 300 euros. Il suffit de trouver un professeur local - il y en a dans presque chaque ville de plus de 10 000 habitants. Les cours de groupe coûtent entre 15 et 25 euros par séance.
Commencez par apprendre une valse simple. Écoutez La Valse de l’Accordéon de Joseph Colombo. Essayez de jouer les trois premières notes. Vous verrez : en deux semaines, vous pourrez faire sourire quelqu’un. C’est tout ce que l’accordéon demande : de la joie, et un peu de patience.
Pourquoi l’accordéon est-il considéré comme l’instrument national français ?
L’accordéon est devenu l’instrument national parce qu’il a été adopté par les classes populaires dès le XIXe siècle, qu’il est accessible, portable et polyvalent. Il a accompagné les bals musettes, les fêtes de village et les mariages dans toute la France. Contrairement à d’autres instruments traditionnels, il n’est pas limité à une région spécifique. Il est joué de la Bretagne à la Corse, et il continue d’évoluer avec les nouvelles générations.
Existe-t-il encore des écoles d’accordéon en France aujourd’hui ?
Oui, il existe des centaines d’écoles d’accordéon en France. Les conservatoires municipaux, les associations culturelles et même des écoles privées proposent des cours pour tous les âges. À Lyon, à Marseille ou à Rennes, il est facile de trouver un professeur. Certains établissements, comme l’École Nationale de Musique de Tulle, organisent même des stages d’été dédiés à l’accordéon folklorique.
L’accordéon est-il toujours utilisé dans les fêtes traditionnelles ?
Absolument. Dans les fêtes de la Saint-Jean en Provence, les bals de la Saint-Éloi en Auvergne, ou les cortèges de la Fête de la Musique en juillet, l’accordéon est souvent le premier instrument à être sorti. Il est le son de la communauté. Même dans les villes modernes, les groupes de danse folklorique l’utilisent pour garder vivante la mémoire des traditions.
Quelle est la différence entre un accordéon diatonique et un chromatique ?
L’accordéon diatonique joue des notes différentes selon qu’on pousse ou qu’on tire la soufflette. Il est idéal pour la musique folklorique car il est plus simple et plus léger. L’accordéon chromatique, lui, a les mêmes notes sur poussée et traction, ce qui permet de jouer toutes les tonalités. Il est plus utilisé en jazz ou en musique classique. Pour commencer, le diatonique est le plus adapté.
Pourquoi les jeunes Français redécouvrent-ils l’accordéon ?
Parce qu’il est authentique. Dans un monde numérique, l’accordéon représente le fait-main, l’émotion brute, la connexion humaine. Des groupes comme Les Ramoneurs de Menhirs ou Le Petit Roi le mêlent à des sons électro ou rock. Les jeunes voient qu’il n’est pas vieux - il est juste différent. Et ce qui est différent, parfois, est plus fort.

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