Vous avez déjà entendu parler d’un instrument que l’on joue sans le toucher ? C’est possible. Et ce n’est pas un effet spécial de cinéma. Depuis les années 1920, un instrument unique existe : le theremin. Il ne possède ni cordes, ni touches, ni même de bouche. Pour en faire de la musique, il suffit de bouger les mains dans l’air. C’est l’un des rares instruments au monde à être joué sans contact physique. Et pourtant, il a marqué l’histoire de la musique, des films d’horreur aux compositions classiques modernes.
Comment fonctionne le theremin ?
Le theremin a été inventé en 1920 par un physicien russe du nom de Léon Theremin. Il s’agit d’un appareil électronique qui utilise des champs électromagnétiques pour produire du son. Il a deux antennes : une verticale, à droite, qui contrôle la hauteur du son (la fréquence), et une horizontale, à gauche, qui contrôle le volume (l’intensité).
Quand vous approchez votre main de l’antenne verticale, vous changez la capacité du champ électromagnétique. Plus votre main est proche, plus la note monte. Pour le volume, c’est l’inverse : plus votre main est loin de l’antenne horizontale, plus le son est fort. Le moindre mouvement compte. Un tremblement de doigt, une respiration trop forte, un déplacement de poignet - tout se traduit en son. C’est pourquoi jouer du theremin demande une précision presque méditative.
Il n’y a pas de toucher, pas de pression, pas de vibration. Juste l’air entre vos mains et l’instrument. C’est pour cela qu’on le surnomme souvent « l’instrument des fantômes ».
Le theremin, un instrument folklorique ?
On ne le voit pas souvent dans les fêtes traditionnelles françaises, ni dans les bals populaires en Bretagne ou en Auvergne. Pourtant, le theremin a une place singulière dans la culture musicale. Il n’est pas issu d’une tradition populaire comme la vielle à roue ou le diatonique, mais il a été adopté par des musiciens qui cherchaient à créer des sons inédits.
En France, il a trouvé un écho particulier dans les années 1960, dans les studios de musique expérimentale à Paris et à Lyon. Des compositeurs comme Pierre Schaeffer et François Bayle l’ont intégré à leurs œuvres acousmatiques. Aujourd’hui, des groupes comme Les Ondes ou Le Cercle des Échos le jouent dans des festivals de musique contemporaine, comme les Nuits de Fourvière ou le Festival des Musiques Émergentes de Grenoble.
Le theremin n’est pas un instrument folklorique au sens classique - pas de costumes, pas de rituels, pas de transmission orale de génération en génération. Mais il est devenu un symbole de l’innovation musicale, une forme de folklore moderne. Celui qui croit que la musique traditionnelle ne peut exister que sur des instruments anciens se trompe. Le theremin est la preuve que la tradition peut aussi être électronique.
Les sons du theremin dans les films
Vous avez déjà entendu le theremin sans le savoir. Il est partout dans les films d’horreur des années 1950 et 1960. Son son aigu, glissant, presque humain, a été utilisé pour créer une atmosphère d’effroi. Dans La Planète interdite (1956), c’est lui qui donne cette sensation d’aliénation, de mystère cosmique. Dans Spellbound (1945) d’Alfred Hitchcock, il rythme les scènes de tension psychologique.
Il a même été utilisé dans des bandes originales plus récentes. Le compositeur Bernard Herrmann l’a intégré dans Les Enfants de la Terre (1953), et plus tard, dans la série Stranger Things, on retrouve son son pour évoquer des mondes parallèles. Ce n’est pas un instrument de folklore, mais il a été adopté par la culture populaire comme un symbole du mystère.
Qui joue du theremin aujourd’hui en France ?
En France, il y a une petite mais fidèle communauté de musiciens qui se consacrent au theremin. À Lyon, où l’on trouve un des rares ateliers de fabrication artisanale en Europe, un luthier nommé Jean-Luc Mérigaud en construit une dizaine par an. Il forme aussi des élèves. Certains sont des musiciens classiques, d’autres des artistes électro, et quelques-uns, des amateurs venus par curiosité.
Clara Delmas, une musicienne lyonnaise, a sorti un album en 2024 intitulé Éclats d’air, entièrement joué au theremin. Elle dit : « Ce n’est pas un instrument qu’on apprend, c’est un dialogue qu’on entame. Il ne répond pas comme une guitare. Il réagit à votre présence, à votre émotion. »
Il existe aussi des ateliers dans les centres culturels de Rennes, de Toulouse et de Marseille. Des écoles de musique expérimentale proposent des stages de deux jours pour découvrir comment faire vibrer l’air sans le toucher.
Les défis de jouer du theremin
Si vous pensez que c’est facile parce qu’il n’y a pas de touches, vous vous trompez. C’est l’un des instruments les plus difficiles à maîtriser. Il n’y a pas de repères visuels. Pas de frettes. Pas de claviers. Le musicien doit avoir une oreille absolue et un contrôle corporel exceptionnel.
Beaucoup de débutants pensent qu’ils peuvent jouer une mélodie simple comme « Frère Jacques ». En réalité, ils produisent des sons qui ressemblent à des sirènes de police en panne. Il faut des mois, voire des années, pour arriver à une précision minimale.
Les meilleurs thereministes utilisent des techniques de respiration et de concentration proches du yoga. Certains pratiquent la méditation avant de jouer. D’autres se déplacent lentement, comme des danseurs, pour éviter les micro-tremblements.
Et pourtant, c’est cette difficulté même qui en fait sa beauté. Il n’y a pas de « bon » ou de « mauvais » son. Il y a seulement du son. Et ce son, il est unique, vivant, presque humain.
Le theremin aujourd’hui : un instrument oublié ou en pleine renaissance ?
Il y a vingt ans, le theremin était considéré comme une curiosité, un gadget de science-fiction. Aujourd’hui, il connaît un regain d’intérêt. Des jeunes musiciens l’utilisent dans des projets de musique immersive, avec des casques VR ou des installations sonores interactives. Des artistes comme Lina B. ou le collectif Le Bruit du Silence le combinent avec des capteurs de mouvement pour créer des performances où le public déplace l’air avec ses gestes.
Des musées, comme le Musée des Arts Décoratifs à Paris, ont exposé des theremins historiques en 2023. Et en 2025, un nouveau festival dédié à la musique électronique sans contact a été lancé à Lyon : Toucher l’air. Il accueille des musiciens du monde entier - du Japon à l’Argentine - qui jouent avec des instruments similaires : le Ondes Martenot, le Trautonium, le Terpsitone.
Le theremin n’est pas un instrument du passé. Il est un pont entre la tradition acoustique et l’avenir numérique. Il montre que la musique n’a pas besoin de toucher pour exister. Elle a besoin de présence. Et parfois, juste de l’air entre vous et le silence.

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