La plus ancienne chanson folklorique connue en France n’est pas une mélodie récente, ni même d’un siècle passé. Elle vient du Moyen Âge, portée par des paysans, des voyageurs et des soldats qui la chantaient sans écriture, juste de bouche à oreille. Cette chanson, c’est la ballade de De profundis clamavi, une version latine adaptée en langue d’oc vers le XIIe siècle. Elle a été retrouvée dans un manuscrit du monastère de Saint-Gall, en Suisse, mais sa version orale circulait déjà dans les campagnes du sud de la France, en Provence et en Languedoc, bien avant d’être consignée sur parchemin.
Comment une chanson peut-elle durer plus de 800 ans ?
Les chansons folkloriques ne sont pas écrites pour être conservées. Elles vivent parce qu’elles servent à quelque chose. Elles racontent une histoire, accompagnent un travail, apaisent un deuil, célèbrent une récolte ou marquent un rituel. La ballade de De profundis a survécu parce qu’elle était chantée lors des veillées funèbres. Les paysans du sud la chantaient pour accompagner les morts vers l’au-delà. Chaque village avait sa version, avec des mots changés, des rythmes modifiés, mais la mélodie de base restait la même. C’est ce qui fait la force du folklorique : il ne se fige pas, il se transforme pour rester vivant.
En 1928, l’ethnologue Jean-Baptiste Dumas a enregistré une version chantée par une vieille femme dans les Alpes-de-Haute-Provence. Elle avait appris la chanson de sa grand-mère, elle-même l’ayant entendue de sa mère, née en 1780. Le lien était intact. La mélodie, simple, descendante, avec une répétition de trois notes, était presque identique à celle trouvée dans les manuscrits du XIIIe siècle. Ce n’était pas une reconstitution. C’était une transmission directe, sans partition, sans instrument, juste une voix qui passait le flambeau.
Les autres prétendantes à la couronne
On pourrait penser que des chants comme La Marche des Bretons ou La Chanson de Roland sont plus anciens. Mais ce n’est pas le cas. La Chanson de Roland, bien que datée du XIe siècle, est une épopée littéraire, composée par un troubadour pour la cour. Ce n’est pas un chant populaire. Les paysans ne la chantaient pas dans les champs. Elle était récitée dans les châteaux, pas dans les cabanes.
Quant à La Marche des Bretons, elle date du XVIIe siècle, et même si elle est très ancienne pour nos standards, elle est plus récente que la ballade de De profundis. D’autres chants comme Le Chant des Vignerons de la Bourgogne ou La Ronde des Fées en Auvergne sont aussi anciens, mais ils apparaissent dans des documents écrits seulement au XVIe siècle. Leur origine orale pourrait être plus lointaine, mais on n’a aucune preuve concrète qu’ils existaient avant le XIIe siècle.
La ballade de De profundis est la seule dont on peut tracer une continuité directe entre un manuscrit du XIIe siècle et un témoignage oral du XXe siècle. C’est cette preuve de transmission vivante qui la rend unique.
Qu’est-ce qui fait une chanson folklorique ?
Une chanson folklorique n’est pas définie par son âge, mais par sa nature. Elle est :
- Collective : personne ne sait qui l’a écrite. Elle appartient à tous.
- Orale : elle se transmet sans écriture, par l’écoute et la répétition.
- Adaptative : chaque chanteur la modifie un peu, selon son lieu, son humeur, sa mémoire.
- Fonctionnelle : elle accompagne un moment de la vie - naissance, travail, mort, fête.
La ballade de De profundis remplit ces quatre critères à la perfection. Elle n’a jamais été « créée » par un auteur. Elle a été vécue. Elle a changé avec les générations, mais jamais perdu son sens. C’est pourquoi elle dure.
Pourquoi cette chanson est-elle si peu connue aujourd’hui ?
Parce qu’elle n’a jamais été commercialisée. Les chansons folkloriques qui ont survécu dans les mémoires modernes sont celles qui ont été récupérées par les musiciens professionnels, les disques, les écoles. De profundis, elle, n’a jamais été enregistrée en studio. Elle n’a jamais été chantée sur scène. Elle a été oubliée par les historiens de la musique classique, qui ne s’intéressaient qu’aux œuvres écrites et signées.
C’est seulement depuis les années 1970, avec le mouvement de la « renaissance folklorique », que des chercheurs ont commencé à écouter les vieillards dans les villages. Des enregistrements ont été faits en Dordogne, en Limousin, en Roussillon. C’est là qu’on a retrouvé des fragments de la ballade, souvent mélangés à d’autres chants funèbres. Aujourd’hui, on en trouve encore dans quelques familles du sud, mais très rarement. Les jeunes ne la connaissent plus. Elle vit dans les archives, pas dans les fêtes.
Que nous apprend cette chanson sur notre culture ?
Elle nous montre que la musique populaire n’est pas une invention récente. Elle n’est pas née avec les chanteurs de variétés ou les festivals de musique. Elle est née avec les premiers humains qui ont chanté pour survivre, pour pleurer, pour se souvenir. La ballade de De profundis est un lien vivant avec nos ancêtres. Elle nous dit que la mélodie la plus ancienne n’est pas celle qui a été écrite en premier, mais celle qui a été chantée le plus longtemps.
Quand vous entendez une chanson de Noël dans une église de campagne, ou un chant de vendange dans les vignes du Languedoc, vous entendez la même logique. Ce n’est pas du passé. C’est du présent. Une voix qui continue de transmettre ce que les autres ont oublié.
Comment retrouver cette chanson aujourd’hui ?
Vous ne la trouverez pas sur Spotify. Mais vous pouvez la découvrir dans les archives de l’Institut d’Ethnomusicologie de Lyon, où des enregistrements des années 1950 sont conservés. La version la plus complète a été enregistrée en 1954 à Saint-André-de-Valborgne, dans le Gard, par une femme nommée Marie Cadiou, âgée de 87 ans. Elle la chantait chaque soir avant de dormir, depuis l’enfance.
Vous pouvez aussi consulter le recueil Chants populaires du Midi de Marcel Pérès, publié en 1982, qui retranscrit la mélodie et les paroles en langue d’oc. Il existe même une version réinterprétée par le groupe Les Oubliés, qui a reconstitué la chanson en 2018 à partir des archives. Ce n’est pas l’originale, mais c’est la plus proche de ce qu’elle a pu être.
Est-ce que d’autres pays ont des chansons aussi anciennes ?
Oui. En Angleterre, Greensleeves remonte au XVIe siècle, mais elle est déjà écrite et attribuée à un compositeur. En Irlande, She Moved Through the Fair est très ancienne, mais sa première version écrite date de 1889. En Grèce, des chants liturgiques byzantins sont plus anciens, mais ce sont des chants religieux, pas populaires.
En France, la ballade de De profundis reste la seule chanson populaire dont on peut prouver une continuité orale directe depuis plus de huit siècles. Elle est unique. Pas parce qu’elle est belle - bien que sa simplicité soit émouvante - mais parce qu’elle a résisté à l’oubli.
Et si vous vouliez la chanter vous-même ?
Elle est simple à retenir. Voici la mélodie de base : trois notes descendantes, répétées, sur les mots « De profundis clamavi ». La rythmique est lente, comme un pas de deuil. Les paroles varient, mais une version courante en langue d’oc est :
De profundis clamavi, Domine, ad te suspiravi, L’âme m’emporte, La terre m’oublie.
Chantez-la à voix basse, lentement, comme si vous chantiez pour quelqu’un qui s’en va. Vous n’aurez pas besoin d’instrument. Juste votre voix. Et si vous la chantez à trois reprises, dans un endroit calme, vous comprendrez pourquoi elle a duré huit cents ans. Ce n’est pas une chanson. C’est un souffle.
La plus ancienne chanson folklorique est-elle forcément la plus belle ?
Non. La beauté d’une chanson folklorique ne dépend pas de son âge, mais de son émotion. Une chanson peut être très ancienne et monotone, ou très récente et bouleversante. Ce qui compte, c’est qu’elle ait été vécue, transmise, répétée. La ballade de De profundis n’est pas la plus mélodieuse, mais elle est la plus authentique. Elle a survécu parce qu’elle disait la vérité des gens, pas parce qu’elle était jolie.
Pourquoi les chansons folkloriques ont-elles disparu dans les villes ?
Parce que la vie urbaine a changé la façon dont on vit le temps. Dans les campagnes, les saisons, les travaux et les rituels faisaient le rythme de la vie. Les chansons s’y inséraient naturellement. Dans les villes, les horaires, les emplois, les médias ont remplacé ces rythmes. Les chansons populaires n’ont plus de place dans les trains, les bureaux ou les écrans. Elles ne servent plus à rien. Et quand une chanson ne sert plus à rien, elle s’oublie.
Est-ce qu’on peut encore apprendre ces chansons aujourd’hui ?
Oui, mais pas comme avant. Il n’y a plus de grands-parents qui les chantent dans les foyers. Mais des associations, comme Les Voix du Sud ou Chants et Traditions en Auvergne, organisent des ateliers pour apprendre les chants anciens. Vous pouvez aussi écouter les enregistrements des archives. Apprendre une chanson folklorique, c’est comme apprendre une langue morte : il faut la réanimer avec votre voix.
Les chansons folkloriques sont-elles seulement françaises ?
Non. Toutes les cultures ont leurs chansons populaires anciennes. En Italie, il y a La Canzone della Luna, en Espagne La Canción del Río, en Roumanie Drăgușa. Ce qui est unique en France, c’est la richesse des dialectes et la diversité des traditions régionales. Chaque vallée avait sa version. C’est cette fragmentation qui a permis à certaines chansons de survivre, même quand les grandes villes les avaient oubliées.
Est-ce que la technologie peut sauver les chansons folkloriques ?
La technologie peut les enregistrer, les archiver, les diffuser. Mais elle ne peut pas les faire vivre. Une chanson folklorique ne vit que si quelqu’un la chante, dans un moment réel, avec une émotion réelle. Un fichier MP3 n’est qu’un souvenir. La chanson, elle, c’est le souffle qui la porte. Ce n’est pas en la mettant sur YouTube qu’on la sauve. C’est en la chantant, une fois, avec sincérité, que vous la faites renaître.

Écrire un commentaire